Rechercher dans ce blog

Chargement...

vendredi 15 juin 2012

an immunology of dying ?


Notes autour de
Rituals of Dying, Burrows of Anxiety in Freud, Proust, and Kafka:
 Prolegomena to a Critical Immunology
J. Türk
The Germanic Review
2007 pp 141-156



Burrow, ce terrier du social, burrial, enterrement, et burning, crémation: l'Occident, face à la mort, son étrange, son impératif et son anxiété, sépare d'autant plus les mondes des morts et des vivants, enterre, sépulture, et in-humus fera inhumain...; en Orient, mourir c'est aussi marquer, dying comme dye, celui qui part dans sa gloire, ce yasa ou "brillance des mourants", marque la société; et par ce reste commun, cette essence,  le mort est à nouveau circulé dans le flux du monde. Freud voulut même, par l'analyse, libérer encore plus l'ego de sa généalogies d'ancêtres, de tous ses morts même par anticipation, et immerger le sujet, "autonome", dans une culture; l'Asie du quotidien participe du bain de tous au cycle constant de la vie et de la mort. Sans doute Proust et Kafka relèvent-ils plus de ce champ oriental. L'Occident se forge des systèmes de surveillance des limes, l'Orient circule à tout le corps sans organes, mais peut-être parle-t-on bien pourtant de la même chose: "the immune system is our mobile brain", découvrit la faculté il y a quelques décennies. A l'instar d'un réductionnisme cognitiviste, peut-on penser dès lors une immunologie psychique de la résilience ? Peut-on s'immuniser de façon préventive au traumatisme de la mort ?

L'immunologie est-elle une propriété intrinsèque de tout système complexe, sujet, psyché, littérature, ou du ressort du seul vivant ? La mort est bien la seule définition qui tienne du bios, exposition constitutive à la négativité, à l'entropie. L'immunité n'est propriété vitale que de part la limite que le vivant s'auto-administrerait, et  il n'existe pas d'immunologie de la frontière organique/inorganique: l'antigène, cet environnement mobile et circulant, est en lui-même négation d'une telle frontière. De quel type de mémoire l'immunologie des systèmes complexes nous parlerait-elle ? De quel exil nos défenses immunitaires psychique se réclameraient-elles ? La mort est-elle par elle-même processus, ou notre simple incapacité à fonctionner au sein d'inter-règnes, et peut-on compter sur des anticorps pour assurer la permanence d'une forme que l'on ne pourrait s'avouer contingente sans s'exposer à l'angoisse de l'effondrement non annonçable ? L'immunité psychique aurait-elle pour finalité de limiter l'invasion du sujet par un excès de "souvenirs" qui le confronterait au chaos d'un réel par trop soudain - définition du traumatisme - ou bien d'assurer la survie d'épisodes sélectifs, avant même la perte de toute représentation possible - une définition de la mort - ?  Y-a-t-il une perte de mémoire possible en prévention du traumatisme, comme en prévention de l'angoisse de la mort ? L'écriture de l'histoire, l'écriture du sujet sont corollaires d'une perte de répertoire immunitaire, et peut-on restaurer cette part du répertoire dont l'élimination fut condition de notre existence ?

Il faut poser les deux systèmes de défense immunitaires, celui de l'immunité dite naturelle d'une part, conditionnée par le génome de l'espèce, dont la finalité est le maintien d'une forme, d'une limite justement au sein de l'inter-règne, et qui est de nature non spécifique, et le système immunitaire dit spécifique d'autre part, épigénétique, réponse adaptative aux aléas de l'environnement du sujet. Or le trauma relève de l'agression non-spécifique, de la violence pure, hors l'aura de l'affect singulier, qui lui signe les agressions partielles, surmontables, mémorisables. L'impératif et la violence du trauma ne permettent plus qu'un affect diffus, inexprimable sauf peut-être par l'expression recueillie auprès d'anciens enfants soldats par le psychanalyste R. Marion-Veyron, ce "ça ou la mort"; face à cette invasion par une agressivité qui n'est orientée vers aucune spécificité de notre être-histoire, mais dirigée sur l'ensemble indifférencié de notre tunique vivant/chaos, nos défenses spécifiques ne sont d'aucun recours, tout-au-moins en phase aiguë. La prévention de la nostalgie ou de la douleur de l'exil, quand la coupure géographique relève justement de ce "ça ou la mort", de celui qui est pourchassé par un régime totalitaire, relève également de l'exposition à une telle intensité énergétique que toute défense spécifique semble illusoire. Les abandons tragiques de W. Benjamin, de S. Zweig ou de P. Levi sembleraient ainsi témoigner de l'échec de leurs tentatives d'immunisation par le témoignage ou même par la littérature. Cette fonction immunitaire de la littérature consisterait, pour J. Türk analysant l'oeuvre de W. Benjamin, en l'articulations d'affects nouveaux avec les faits, capables de faire face à un présent agressif; mais ne s'agit-il pas là plutôt d'une forme de conditionnement plutôt que d'une immunisation, et la littérature est-elle bien capable de nous "livrer" de nouveaux sentiments, ou plutôt de nous permettre de "scanner" parmi tous ceux-là qui n'ont pu être encore représentés, associés, mais ont pourtant été expérimentés antérieurement ?

La psychanalyse est-elle apte à prévenir des conflits futurs ? L'anxiété, cette reviviscence de notre dénuement primordial face au monde, peut-elle, réactivée, nous prémunir ? Ici encore, réaction de stress comme réponse inflammatoire relèvent de l'immunité non-spécifique, face à un agresseur générique, et ces cascades automatiques  sont incapables de garder le souvenir du stimulus de la phase aiguë. Ce n'est qu'en face chronique, cicatrisation ou catharsis, chez ces rescapés que nous sommes de l'inondation de violence ou de virulence, que se développeront des mécanismes protecteurs spécifiques mais partiels, qui nous protégeront de futures lésions partielles, mais pas d'un nouvel effondrement total. L'angoisse est d'ailleurs bien pour Freud, selon J. Türk, réactivation des défenses d'un nouveau-né non encore  adaptatif, uniquement protégé encore des antigènes-événements spécifiques par les seules défenses maternelles; l'angoisse n'est pas immunisation "à la carte" mais cri global, sans forme, à jamais sans expérience, transmissible mais dans le seul  temps de l'espèce. L'angoisse est maternelle, maternante, cyclique, la frappe de l'angoisse est sans imagination; et si l'affect anxieux primaire s'engobe de constructions affectives secondaires, son spectre de défense n'en est pas plus orientable vers tel ou tel conflit particulier. Que serait d'ailleurs une anxiété à visée spécifique sinon une phobie ? Et cette voie thérapeutique suggérée d'une anxiété dirigée ne relèverait-elle pas du domaine cognitif et comportemental plutôt que de celui de la psychanalyse ? Car, si le sujet a bien une mémoire, l'être lui ne navigue-t-il pas dans un répertoire psychique continu et complet ?

Une vision par trop immunologique, éducative de la psyché nous ramènerait à un processus de reproduction pure, normatif.  Le moi immunologique s'éduque au contact de l'épithelium thymique, dont les "auto-antigènes" sont conditionnés par la méïose, ce mélange en partie aléatoire et accidentel entre gènes d'origine maternelle et paternelle; il s'ensuit au niveau du thymus, au sein du répertoire dont chacun de nous est doté par le patrimoine de l'espèce, l'élimination des clones lymphocytaires par trop enclins à reconnaître sa part de père et de mère. Reste alors au petit d'homme à faire fonctionner au contact de l'environnement l'image en lui qui relève du fragment de père-mère dont il n'a pas hérité; en quelque sorte le réseau antigène-anticorps caractéristique de chaque individu immunologique est  l'espace intermédiaire laissé ouvert non seulement par les autres de l'espèce mais aussi par une part libre de sa généalogie directe. Ainsi l'éducation immunologique de l'ego est-elle le contrepoint de l'acquisition du langage, dans la mesure où la mère va imposer sa propre découpe du réel par les signifiants à son nouveau-né. Dans l'acquisition du langage, les écarts aux objets, les "gaps" au réel seront constitutifs du filtre culturel maternel; l'environnement immunologique qui pourra nous pénétrer relève lui d'une sélection plus  complexe et plus aléatoire. Notre répertoire immunitaire fonctionnel se libère partiellement de la généalogie, tandis que notre péché originel psychique est celui de la matrice; nos souvenirs immunologiques sont à venir - et prolepses -, nos souvenirs psychiques seront à jamais analeptiques. La mémoire du sujet, comme les dimensions de temps dans lesquelles il navigue, sont des systèmes à facettes. La littérature peut-elle rejointoyer ces deux systèmes égoïques majeurs ?

Le moi est narrativité, et la thérapie du traumatisme visera à restaurer cette structure. La mémoire traumatique, elle, n'est plus capable de ce jeu, mais impose un présent absolu. Répéter le départ de la mère, la séparation absolue de la naissance, en demandant à la douleur de remplacer la souffrance de la séparation, c'est tenter par la douleur un ancrage nouveau en chronos du moi disloqué du traumatisme, c'est une tentative de survie à ce présent absolu. Dans cette itération douloureuse de sauvegarde du moi, la mémoire est peu-à-peu emmagasinée, condensée dans une coque de douleur chronique, qu'il s'agira en thérapeutique de dérouler, dans une véritable excription du corps, pour la traverser  et rétablir une narrativité du moi, analepse, temps de l'événement, prolepse. Mais la mémorisation douloureuse est, bien que porteuse d'une certaine spécifité, d'un autre registre que l'adressage mnésique usuel affect-événement; elle utilise - comme le rêve - le déplacement, la condensation et la synesthésie. Ainsi dérouler l'écheveau du traumatisme ne sera  pas restitution ad integrum du moi antérieur; ce sera ré-ancrage du sujet, certes, mais dans un nouveau fonctionnement du moi, riche de nouvelles associations sensitives en particulier, car la douleur aura fusionné des sensations primaires, et des affects indifférenciés ("pathetic unfolding"). La douleur n'inocule pas mais dédifférencie le pré-existant; sa traversée passera par la navigation commune du patient et du thérapeute  dans cet espace empathique ferenczien, similaire au rasa de la performance théâtrale, dans cette atteinte au toucher primordial tissulaire, celui-là même qui s'est rompu à la naissance pour le petit d'être, forcé dès lors à l'obligation de représentations différenciées et de spécialisations de ses sens.

 
Faire oeuvre d'historien ne signifie pas savoir "comment les choses se sont réellement passées".
 Cela signifie s'emparer d'un souvenir, tel qu'il surgit à l'instant du danger.
Walter Benjamin


Récupération esthétique du passé, épiphanies esthétiques proustiennes, exercices esthétiques pessoens, la réassociation de l'affect à l'objet, qu'il soit distant dans le temps et travaillé au télescope du roman, ou décortiqué dans l'immédiat au microscope du poète, contribuent à la cure du moi traumatisé, et rendu discret. Comme le note Proust, cette expérience de l'esthétique retrouvée relève de "forces anonymes" qui cotoient l'énergie de déliaison en circulation chez le traumatisé, et qui contribuent lors de ces exercices à la remise en forme des affects jusque là libres et agressifs (ces phénomènes de réactivations ou "flash-backs" incontrôlés, qui seront maîtrisés a posteriori par leur mise en représentation progressive). Pour Deleuze, nous dit J. Türk, ce travail de reconnexion aux sensations résume l'apprentissage artistique, renvoyant au lien entre traumatisme, synesthésie et création artistique. Dans les possibilités d'échappement à l'expérience de la violence absolue, secondairement au clivage et son corollaire  de douleur-condensation, fonctionne également cette solution purement esthétique de collecte des affects, et de modelage secondaire du moi. Ces forces anonymes à l'oeuvre sont elles primordiales à la nature, ou plutôt secondaires aux déliaisons successives à la matrice primordiale, placentaire, qui caractérisent la navigation sociale du sujet ? Et s'agit-il bien de forces à l'oeuvre ou plutôt de l'attraction par un manque ? Nous n'abordons la non-sphère du mal que par ce pouvoir grandissant d'attraction du trou noir des dé-liaisons au sein même du sujet, représentant plus que pensant. S'il faut considérer une réelle force positive et anonyme motrice de la recherche esthétique, ne faut-il pas se référer à cette dimension "supralunaire" plotinienne de la pronoïa plutôt que d'ériger en contrefort de l'affect un mal constitutif ? Cette pronoïa qui représente l'état fondamentalement "lié", et qui encore gouverne l'être-sans que nous sommes devenus, redonnant par la littérature et l'art  des formes aux affects. La littérature agissant en médecine émotionnelle, mais conditionnée aux affects vécus, le réel se façonnant par cette mise en forme des affects déjà individuellement expérimentés, plutôt que par  une créativité dirigée et anonyme.

Un postulat central de Freud est qu'on ne peut ressentir l'anxiété dont l'objet est la mort, et que notre anxiété va donc voguer de morts acceptables en morts de substitution. Il n'existe pas d'hypersensibilité à la mort, mais au contraire une anergie - cette non réponse spécifique - le refoulement psychique - qui concerne l'objet "mort". Sans doute aussi le langage, dans ces lacunes imposées par la logique qui nous est transmise dès nos tous premiers instants d'être immature, nous prévient-il de l'usage de tout signifiant par trop associé au concept de mort; le legs maternel ne peut s'encombrer d'un processus anti-matrice reproductive, et c'est bien le surmoi paternel qui nous renverra à la notion d'effondrement. Déplacer l'anxiété peut-il dès lors être considéré comme une tentative immune contre la mort, les clones spécifiques thanato-réactifs étant d'ores-et-déjà neutralisés, ne s'agit-il pas plutôt de réaction croisée en réaction croisée - oscillations métaphoro-métonymiques - de récupérer, de réactiver une approche de la forme de la mort, qui nous a été si précocement barrée par le langage ? Ne s'agit-il pas, comme dans tout conte initiatique, de retrouver les ponts et les sources qui font lien avec un état plein que l'interdit même de la notion de mort baigne de l'oubli ? L'antigène "mort" n'a plus de forme propre puisqu'il est relégué en contrepoint de la notre, or la réponse immune n'est qu'interaction entre formes, et la tentative d'une immunisation en rituel de mort, "expérience analogue pour quelque chose qui a perdu toute analogie", en est vouée à l'échec. Il y a sans doute une dimension d'atteinte à la connaissance du mal dans la stratégie de répétition compulsive du traumatisme que présente J. Türk, mais sans possibilité d'immunisation; seule la lecture du disque dur de douleur, et non une quelconque "self-education", ranimera le moi, par re-liaison. On est bien loin des perspectives cognitives qui ne visent qu'à fixer le sujet traumatisé dans une norme victimaire; chaque mort est la spécificité fondamentale du sujet, et il n'existe pas de rituel de mort.

Kafka dit la possible disparition de la perspective humaine dans ce trauma toujours imminent de la mort, ce passage à une autre forme, une autre espèce. La subjectivité émergerait de la panique; le terrier, lui, rend son habitant moins vigilant, met au repos son système immunitaire, mais l'expose en permanence à des réactions d'hypersensibilité non spécifique,  terreur de l'assaillant qui pourrait trouver la faille, terreur de l'assaillant qui viendra finalement. Nul besoin de s'entraîner en mode libre à la répétition des situations anxiogènes: l'impératif et l'imminent de l'"impossible expérience" prévalent. La répétition anticipe la mort dans un processus ordalique; le terrier feint de l'ignorer. Entre, l'être. L'Asie, elle, explore la mort à l'entrelacement continuel, sans pathos proustien, sans autruchisme kafkaïen, sans pansement culturel freudien; car le reste inhérent à notre mort est en nous et gouverne notre voyage: l'"analepse proleptique " de J. Türk est corporelle, plus que littéraire et symbolique. Une immunologie n'existe que d'un extérieur, et c'est un interne en abyme qui nous gouverne, notre angoisse ne s'appliquant qu'au réseau d'images internes des événements, qui nous constitue. L'immunologie ne s'applique pas au sujet psychique, dont les réseaux de limites relèvent d'une représentation, d'une construction.

La vie est élaboration d'un système immunitaire inefficace, d'un terrier. Dans le trauma, l'énergie douloureuse circulant entre les fragments finalement dissociés du sujet rend le monde à la fois envahissant et disjoint, la subjectivité traumatique est non linéaire, et non accessible au linguistique. L'anxiété et la répétition reposent au coeur de nos capacités linguistiques, ces dernières n'étant que reflet de l'interdit culturel précoce à toute une gamme de facettes de l'objet; nous ne pouvons nous immuniser ensuite que contre les facettes du réel restées apparentes, et d'autres processus sont nécessaires, au delà de la représentation et du cognitif, pour accéder à nouveau aux métamatériaux éclipsés à nos sens. L'élaboration d'un système immunitaire n'est qu'une survivance à l'écart de l'être, et non une exploratoire; une immunologie psychique n'est qu'une "poétique de la frayeur", une anticipation de la maladie contre laquelle on n'aura aucune prise, un refuge dans l'affect pur, sans ressources sémantiques. Par la limite primordiale et transitoire de la naissance et la détermination d'un extérieur immunologique, nous nous condamnons à une lutte contre un environnement qui lui est sans limite; mais pourtant le terrier est en nous comme nous sommes en lui, et aucune circulation ne s'interrompt.

Les limites que nous nous façonnons  portent en elles et oubli du bain du Léthé et quête d'immortalité. La mort est un phénomène subjectivant et non-spécifique, l'essence du traumatisme est sa répétition, la répétition permet l'accès à l'espace empathique "ça ou la mort", mais aucune immunité psychique ne s'exerce à ce niveau global et tissulaire de l'être, cet état du sans inter-règnes où environnement et soi s'interpénètrent. La réponse immunitaire est du domaine de la reconnaissance et de la forme; la mort, elle, de celui du changement de système de formes. Une impossible immunologie, peut-être, nous prépare-t-elle à un futur possible; et s'il faut nous immuniser, c'est bien contre la forme, non contre la mort.


 
Seule la partie de l'âme qui la nuit rêve était vivante en elle
S. Lagerlöf, Le violon du fou

lundi 23 avril 2012

Alzheimer, ce caveau d'un environnement







Résumé
Mémoire comme génétique sont dépendants de la plasticité du sujet. La vieillesse est un temps d'expériences inédites,  mais son sociétal actuel est tentative euthanasique biopolitique, par l'enfermement des "sans-plus-de-force-de-travail". Quelle est la part de la fibrille, quelle est la part de la relégation sociale dans la "maladie" d'Alzheimer, ce caveau d'un environnement ? Chacun dispose, dans une globalité oxydable, d'une part de lui en dehors du temps physique, et le vieillissement est d'abord changement d'usage dans la gamme des temps, avant d'être perte d'une mémoire. On ne sait pas comment on va vieillir, et cela soulève une angoisse nouvelle, en creux dans celle de la mort: le vieillissement est la forme la plus réelle de la castration. Le vieillard ne revendique plus l'intégralité, il admet l'homme-sans, cette tension inhérente au fait de vivre, mais cherche à justifier sa propre sculpture; à se relier aux objets, même devenus internes, sachant qu'aucun fini ne peut faire terme. Comment s'étayer sur sa propre mort, expansive, ou bien, dans une posture mélancolique, sur ce seul interne ?  Ce colloque s'est érigé résolument pour endiguer la dé-liaison: "à  moi vous êtes utile", dira demain le psychanalyste au vieux, baignant dans un contre-transfert nouveau. Un seuil du corps à traverser, une psychanalyse peut-être - une métaphysique certainement - du bonheur, au risque du vieillir; mais règne et hante encore l'horreur des proches que l'on se cache toujours: vieillir, cette altérité fondamentale encore.


Si j'étais initié dans les mystères de l'art,
je saurais peut-être jusqu'où l'artiste
doit s'assujettir aux proportions reçues
Denis DIDEROT (1713-1784)

Une inscription des lésions sur la sphère cérébrale par le réductionnisme médical, les plaques font mur, le sujet âgé disparaît dans des lieux d'enfermement...i Le vieux devient ce fleuve étranger dans la ville, la Seine apparaît bien ennuyée dans la ville ce soir; la psychanalyse osera-telle cette fois le passage ? Se repensera-telle enfin au vieillir, échappant à ses ennemis de l'intérieur, après son échec dans les autres situations de frontières, trauma et psychose ? Se risquera-t-elle à l'aveu de l'océanique, du mystique, dans le grand réveil de la vieillesse ? Car Je n'est-il pas ce vieux ? Une économie, une morale retrouvée, une vertu démasquée ? Réadmettre les vieux dans la société prochaine, comme donnants la connaissance d'une chose pleine ? Vieillir, cette introduction de toujours à la connaissance et à la participation des mystères, au risque de l'oubli fatal, en retour aussi au port d'attache des enfants de l'un et de l'autre sexe ? Ou bien continuer à mourir relégué, récusé, retiré de l'autre sans pouvoir lui mourir et le vivre par extension ?
 

autour du  
Colloque international transdisciplinaire
Dynamiques du vieillissement
Université Denis Diderot Paris 7
15-17 mars 2012



Un colloque considérable. Nous sommes pour l'heure dans un club institué en laboratoire: une institution qui se tente à d'autres, et tout autant de lieux; une institution qui s'éprendrait de la dynamique qu'on lui refuse ? Les psychanalystes sont incapables d'une table ronde; mais des voix, d'abord: ce coeur "nouveau" de la société, vieillissant, est-il condensation normale ? Ou le vieillard tachypsychique se leurre-t-il à lui-même, ayant la faiblesse de croire ? L'oisiveté des corps-vieux fut autrefois objectif de société, elle signe aujourd'hui leur enfermementii, et la psychanalyse voudrait faire tomber ces murs là, comme elle a refusé de faire choir ceux de la psychose. Quid du coeur dans cette contingence du corps ? Y-a-t-il, hors des débats scientistes entrant en résistance contre l'entropie du corps-organe, une limite à l'emmagasinement des capacités psychiques ? Nomades de l'environnement, notre circulation emmagasine le réel, et nous en isole progressivement; l'énorme de notre niche écologique est contrepoint de notre mortalité. Mais, dans l'attente, la prison de retraite du vieil occident, catastrophe, n'est pas loiniii.


Nous avons tous deux vies :
la vraie, celle que nous avons rêvée dans notre enfance,
et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard ;
la fausse, celle que nous vivons dans nos rapports avec les autres,
qui est la pratique, l’utile,
celle où l’on finit par nous mettre au cercueil.
Dans l’autre il n’y a ni cercueils ni morts,
il n’y a que des images de l’enfance :
de grands livres coloriés, à regarder plutôt qu’à lire ;
de grandes pages de couleurs pour se souvenir plus tard.
Dans l’autre nous sommes nous –mêmes,
dans l’autre nous vivons ;
dans celle-ci nous mourrons, puisque tel est le sens du mot vivre
Fernando Pessoa (1888-1935)



Il s'agit de déconstruire le vieillissement comme fait organique, vieillir n'est pas que défectologie. Décrit par le manque, le vieux disparaît: l'Azheimer est un construit social. Biologie déterministe du 18è siècle; restauration culturelle post-moderne des vieux ? Le non accès au travail ne doit plus être corollaire de non-accès au social. Le vieux, empêché de faire, doit transmettre; pour celà il doit être vu, il doit regagner l'image, lui qui boucle à l'objet et déjà en tient de nouvelles facettes. Mais, actuellement, en EHPAD, on esquinte nos aînés, de relations perverses et manipulatrices, face à une "PA" qui n'aspirerait plus à rien. Parfois la levée trop massive du contrôle cortical chez le vieux "dément"iv est aussi désinhibition et sexualisation des gestes; mais ce sexuel, même ordurier, salace, n'est-il pas défense contre la déliaison et le processus de mort v?Vieillir serait favoriser l'infantile, l'originaire qui persiste au gré des aléas de la vie; le processus d'individuation est a-temporel, mais le souhait d'action sur le monde, le réel, se heurte  fréquemment  au blocage des pulsions dans l'affect et la douleurvi, cette zone potentielle du travail psychanalytique; psychanalyser en deviendrait apprendre à mourirvii. Mais si l'homme préfère penser externe la cause de la mort, plutôt que de tenter de maintenir entrelacées pulsion de vie et pulsion de mort, la psychanalyse elle s'impose toujours le dualisme et la limite, le terme, refuse dans son orthodoxisme freudien de "cotardiser"viii le vieillissement, refuse l'espace thanatologique: la psychanalyse reste chimie de l'organique, elle n'a jamais vraiment abandonné la neurotica... S'il y a un être psychique, conclut d'ailleurs le maître, c'est qu'il y a un être vivant, et la psychanalyse "poserait" donc la biologie...


Voici pourtant un biochimisteix qui, lui, s'aventure au-delà. Quelque-chose encore vague, qui n'est ni  l'environnement ni le gène, et qui gouverne la longévité, est fortement suspecté par les biologistes du vieillissement. Quelque-chose que pour l'heure on nomme "combinatoire", ou "accumulation en chaîne d'événements", ou "cascade de mécanismes épigénétiques", voire... chaos ! Personne encore ce jour n'ose dire la diachronie du sujet contre la flèche du biologique; le temps de l'espèce est bien génétique, le temps de la cellule ou des protéines, oxydatif, mais quel est celui-là,  inoxydable ? Tous les temps physiques, chimiques et biologiques étant des temps d'exposition du génome à des environnements plus ou moins défavorables, ce temps-là, lui, n'est-il sensible lui qu'au vieillissement intrinsèque ? Chacun dispose, dans une globalité oxydable, déterminée par sa cuisson à l'environnement d'une part, et ses systèmes de protection propres d'autre part, mis en place de façon stochastique mais dans le cadre imposé de l'espèce, d'une part inoxydable en dehors du temps. Le vieillissement est d'abord changement d'usage dans la gamme des temps, et il n'est pas que perte d'une mémoire. La pulsion de mort reste en lieu de discussion possible avec les biologistesx, c'est la mort qui détermine la vie, il y a renégociation constante, alliage/désalliagexi, du rapport vie/mort via la sexualité. Notre vie, née selon Freud d'un bref intervalle entre deux états de mort, garde cette tentation mystérieuse du retour à l'"inorganique"; la mort interne est accumulation de déchets toxiques, qu'ils soient neuropathologiques et environnementaux et/ou psychiques; elle est nouveau fonctionnement liée à cette reconnexion à l'organiquexii, non corrélé à une perte cellulaire. Plutôt qu'un  déplacement pulsionnel externe/interne, n'est-ce pas plutôt par reminéralisation du sujet que l''environnement lui-même regagne le corpsxiii?


The Captain he was dying  but the Captain wasn't hurt
Leonard Cohen


La force du pulsionnel est-elle intacte malgré l'incorporation croissante d'objet, ou la mort survient-elle lorsque l'on n'est plus capable d'un vieillir, le maximum de réel étant incorporé ?  La santé se définit ici par l'état des instances psychiques, on n'a que l'âge de sa libido, et il n'y a pas de scanner à pulsions... Si pourtant le sujet ne croit pas à sa propre mort, le narcissisme l'en protégeant, comment vieillit sa dimension inconscientexiv ? Comment accepte-t-on de mourir, comment parfois décide-t-on de mourir par refus d'avoir tout cet autre temps devant soi ? Quand ai-je commencé à vieillir ?xv Y-a-t-il deuil possible de la jeunesse ? Vieillir, c'est vivre un rétrécissement de l'avenir, être mis à la retraite du désir, tandis que la vie s'appuyait sur un manque: il n'y a plus rien à désirer.  Dans cette dimension mélancolique du vieillissement, peut-on être quelque-part soulagé de vieillir (comme dans cette part de soulagement au sein du traumatisme de la rupture amoureuse) ? On ne sait pas comment on va vieillir, et cela peut soulever, malgré une renégociation réussie entre libido du moi et libido d'objet lors des pertes successives, une angoisse autre que celle de la mort acceptéexvi: l'angoisse de castration (qu'englobait pour Freud l'angoisse de mort) est la crainte de la perte du jouir; le vieillissement est la forme la plus réelle de la castration.


Mais l'enfant est le père de l'homme, nous sommes les enfants de l'enfant que nous avons été, et consentir à vieillir serait accepter d'être un "enfant" - mais non un Être puéril - toute sa vie, dans un fil continu diachronique qui nous garde la révélation de notre propre infantile; nous jouons toujours liés les uns aux autres par une piété naturellexvii. Si la psychanalyse est cet art dirigé de l'avènement de l'inactuel, de l'infantile, du créatif qui n'a jamais lâché le sujetxviii, il y a avec le vieillir et son moindre contrôle cortical, son moins de forme, comme une convergence et un possible, comme selon Freud - qui récusait la possibilité de l'accès des vieux à la psychanalyse - on baserait le travail thérapeutique avec le psychotique sur le fait de définir le noyau de réalité, infantile ou historique, dans son "délire", même si la rencontre analyse-vieillissement reste aussi l'occasion d'élaboration, de réactualisation de l'histoire du sujet. Le vieillard ne revendique plus l'intégralité, il admet l'homme-sans, cette tension inhérente au fait de vivre, mais cherche à justifier ou comprendre sa propre sculpture; à se relier aux objets, même devenus internes, sachant qu'aucun fini ne peut faire terme.


Jusqu'au moyen-âge, le vieux est représentation de la sagesse... et de la mémoire !! La vieillesse est un temps d'expériences inédites,  mais le sociétal actuel de la vieillesse est tentative euthanasiquexix biopolitique, via l'enfermement des "sans-plus-de-force-de-travail". Aller vers une société au noyau culturel de centenaires jeunes, une société culturelle et affective, sans artifice génétique clonal ni nanotechnologie post-humaine ? Libérée du fardeau de la sélection naturelle sur la reproduction et l'élevage, l'altération cognitive de la vieillesse, dans une certaine mesure médicalement prévenue et/ou limitée, peut faire le lit de la ré-expansion de l'affectif, par ré-autonomisation des régions sous-corticalesxx (peut-être la vieillesse nous fait-elle passer des formes à l'émotion, comme dans le tableau aveugle du pont de Monetxxi). Le vieillissement est un état intermédiaire, comme la douleur est cet intermédiaire, et qui nous tue; génétique corticale de l'espèce, enfance-vieillissement de l'affect thalamique, douleur du corps; mais un grand territoire physique n'est plus alors nécessaire pour que le psychique s'expande. Un vieillissement réussi serait-il de permettre, de favoriser, la créativité et l'affect ainsi libérés ? De remettre les ancêtres au sein de la maille empathique du collectif ? La mélancolisation actuelle des vieux n'est-elle pas que part du programme biopolitique, le corps-machine s'affaiblissant, les vieux relégués et contraints au passé, et en conséquence plutôt qu'en cause l'affaiblissement de leur mémoire immédiate ? Mais quelle est la part de la fibrille, quelle est la part de la relégation sociale dans la "maladie" d'Alzheimer, ce caveau d'un environnementxxii ? Et quelle est la part de la lutte contre la "pulsion de mort"-déliaison sociale dans  les  défenses maniaques ou paranoïaques à cet enfermement ? Le vieillissement est une question sociétale avant-tout; dire "maladie d'Alzheimer", c'est dire ce concept inavouable de "mort avant la mort" de la personne mise en institutionxxiii... Les vieux sont des survivants et non des naufragés, ils ont cette dynamique, c'est d'un génocide sans aucun choix qu'il s'agit (et peut-il être sans culpabilité ?).
Respecter l'hypochondrie ou rajouter de l'organe ? La dépression du sujet âgé est insuffisamment dépistée, traitée, et son traitement souvent uniquement médicamenteux est insuffisant. Une place ici, bien certainement, pour une écoute bienveillante. Mises en défaut d'information sur leurs pathologies et leurs traitements, les personnes âgées, chosifiées à l'établissement et à la famille, appellent le rétablissement d'un dialogue thérapeutique, qui ne soit pas exclusivement verbal, qui soit tiers initialement. Entre iatrogénie et le projet de vie de la personne, à poser en base de négociation, instaurer un espace intermédiaire de jeu où saisir la demande. L'implantation cochléaire par exemple est-elle la bonne ou esule réponse à une patiente qui suspectait une tumeur cérébrale en raison d'acouphènes ? Ou encore, une indication trop large de pace-makerxxiv, non suffisamment préparée, et qui devient incitation à plus encore de réclusion chez une personne âgée, par développement d'une phobie aux champs magnétiques; etc... Les personnes âgées sont-elles dans cette demande d'être augmentées corporellement, qui est trop souvent la seule réponse de la médecine ? Ou plutôt d'être écoutées de leur intérieur qui lui s'expand ? Ou bien souhaitent-elles  pouvoir redéployer leur désir sur quelque chose d'extérieur, sans se contracter encore sur ce corps déjà trop incorporant qui souffre ? Le déni du patient, face à certaines déficiences, ne doit-il pas être compris dans ce registre ?xxv Restée à domicile, la douleur somatique, condensation, mais aussi limite qui parlexxvi, est un mode de contact interindividuel; en institution, ce présent qui se fige, la limite absurde se retire, le temps différentiel de la douleur se décondense en démence, le lien social aboli à l'extérieur fait retour de l'intérieurxxvii, expansion interne, mort-folie douloureuse. Une mélancolie cotardesque, une hypochondrie primaire, puisqu'il n'y a plus d'extérieur ? Comment s'étayer sur sa propre mort, expansive, ou sur ce seul interne, dans une posture mélancolique ? Autrefois ce corps fut dans les épreuves ce protecteur à protéger, aujourd'hui on souhaite s'en délier, l'abandonner à la pulsion de mort, par clivage parfaitxxviii. Faut-il retravailler la libido d'objet en psychothérapie ? Réanimer et adresser la plainte autosuffisante de l'hypochondrie, pour passer l'ennui ?  Est-ce l'âge du dialogue tonico-émotionnel ? Endiguer la dé-liaison: à  moi vous êtes utile, dira le psychanalyste au vieux, baignant dans un contre-transfert nouveau. 



Les germen quittent le corps pour la reproduction, le soma disparaît. Le vieillir sera-t-il ce nouveau trans d'un corps de plus en plus recalcifié ? Une transmission sur un axe autre du temps par l'ancêtre, qui ne sera plus l'intrusxxix. Un seuil du corps à traverser, et pas forcément corrélé à la dégradation anatomique. Une extension progressive de la sphère par incorporation d'objetxxx, et/puis un vieillissement-condensation qui conduirait par la porte d'un trou noir pulsionnel à d'autres sphères ?  La psychanalyse du vieillir pourrait peut-être nous amener à une traumatologie qui ne serait plus uniquement catharsis des expériences par excès de douleur, mais aussi celle des expériences positives intenses: une mystique, sans doute, refoulée, récusée, tout-au-long de l'existence d'Homo faber. Une science à venir des grandes expériences positivesxxxi: une psychanalyse du bonheur, au risque du vieillir. Les vieux vivent une expérience hors-normexxxii, nos "bonnes pratiques" y prêteraient presque à rire s'il n'y avait là maltraitance; l'approche psychanalytique classique de ces survivants ne serait qu'application  des théories de la géométrie plane à la résolution des triangles sphériquesxxxiii. La mémoire est prudente, moyennante, pondérative, la quitter peut être oscillation entre des extrêmes; tous les survivants combattent le souvenir. Faut-il s'obstiner à une mémoire qui ne serait qu'écriture d'une histoire la plus continue possible sur  la diachronie constitutive et dynamique de l'être ?xxxiv Un récit, une dette, une délibération...xxxv; de quelle négociation plutôt est la mémoire ? La fidélité la plus exacte devient absence...xxxvi En traumatologie positive, le "Quels ont été vos moments d'intense bonheur ?" remplacera le "Que puis-je faire pour vous ?". Le monde gérontocentré à venir renforcera le  paradigme de la perte dans un monde clivé, la centralité de la vulnérabilité dans une société coopérative, et la scientificité d'une métaphysique, une "mystique",  enfin réavouable.



Oser conclure: mémoire comme génétique sont dépendants de la plasticité du sujet; dans la combinatoire molécularo-environnementale de la perturbation épigénétique de l'espèce, l'arbre neuronal entreprend des phases de réorganisations lente (croissance et vieillesse), aiguës (trauma, psychose) ou subaiguës (puberté). Nous parcourons alors tous les modes de temps, celui de l'enfance et l'imaginaire, de l'adulte et de l'apogée du symbolique, de la vieillesse en plein réel, le corps redevenant conducteur inorganique d'une psyché inclivée. Nous ne savons pas où sont les limites; une immortalité, pourquoi pas ? (une trahison, pour certains psychanalystes !) La tension persiste, extrême, entre l'abord du vieillissement personnel ("bon ça passe"), populationnel ("on sublime"), et l'articulation des deux où règne et hante l'horreur des proches que l'on se cache toujours. Vieillir, cette altérité fondamentale encore.









 

Annonce du prochain congrès
Un vieillir différentiel selon le gendre, aussixxxvii. La mère vieillissante est à la fois passive et persécutrice pour la fille, qui n'a jamais vraiment quitté la maison. Elle est impossible à satisfaire, comme l'enfant. Des chairs mêlées, incluses en abyme. 



Notes i à xxxvii sur demande à panopteric@gmail.com

lundi 26 mars 2012

théorie de l'arrachement et chtonalgie




Chtonos était le nom donné à la terre sous son aspect interne et obscur. En géologie, un terrain autochtone est un terrain qui n'a pas été déplacé par un chevauchement, ou une érosion. 
 

I. L'attachement et sa théorie: typologie réductrice ou pulsion du peau-à-peau ?

(d'après L'attachement au cours de la vie
 Modèles internes opérants et narratifs
Raphaële Miljkovitch
puf 2001)





Ce qui a été compris n'existe plus,
L'oiseau s'est confondu avec le vent,
Le ciel avec sa vérité,
L'homme avec sa réalité.

Paul Eluard, Le miroir d'un moment
in Capitale de la douleur, Gallimard 1926



Des psychanalystes, des oies et des neurones
Le psychiatre  John Bowlby (1907-1990) subit l'empreinte initiale du courant psychanalytique de M. Klein, qui voyait les pulsions comme constituant intrinsèque d'un « sujet-sac », ceci en désaccord avec A. Freud et D. Winnicott dont les théories laissaient quant à elles une large place à l'environnement; l'empreinte déterministe persistera. Bowlby développa sa théorie de l'attachement ( lien affectif entre un individu et une figure d'attachement) à partir d'une clinique des enfants séparés de leur mère au cours de la deuxième guerre mondiale; sans jamais se démarquer totalement d'une psychanalyse qui le combattit (pour la psychanalyse, l'environnement n'est pas perçu de façon directe, mais fantasmée sous l'influence de la pulsion, et cette "médiateté à l'environnement" serait caractéristique d'H. sapiens), il s'appuya sur les données théoriques des sciences cognitives et de l'éthologie. Ses travaux ainsi que ceux de son contemporain R. Spitz ont permis de faire évoluer les conditions d'accueil des enfants en hôpital ou en institution, restreintes jusqu'aux années 1950 à une prise en charge physiologique excluant quasiment toute possibilité de communication affective...  Des apports de S. Ferenczi - qui utilisait en entretien de patients traumatisés des « conduites d'attachement » - sont compatibles avec la construction de Bowlby, et Balint, élève de Ferenczi, reprendra certains aspects de la théorie de l'attachement.


L'éthologue K. Lorenz (1903-1989) postula chez l'animal l'existence d'une fenêtre sensible à l'attachement en post-natal, et au cours de laquelle se déterminerait l'empreinte, cette « capacité d'acquisition rapide par un juvénile des caractéristiques d'une forme spécifique et qui orientera de façon permanente les conduites ultérieures », qui aurait un substrat neurobiologique; à partir de ces données, Bowlby postule l'existence d'un besoin primaire d'attachement, érigé plus tard en véritable pulsion (Andrieu 1979). A la différence cependant de l'appareil pulsionnel freudien, le but de cette pulsion n'est pas la recherche du plaisir au travers du nourrissage, mais la recherche d'autrui, par le lien affectif. L'attachement vise a une proximité physique et psychologique, et l'acquisition progressive de la disponibilité de la mère permettra à l'enfant de ne plus devoir activer en permanence son système d'attachement; les enfants dits « secure » peuvent alors se consacrer à l'exploration de leur environnement. Cependant les « modèles internes opérants » construits lors de cette toute première phase d'attachement, et qui influent sur la perception qu'a le bébé de son environnement affectif, seraient remis en oeuvre dans toutes les rencontres ultérieures du sujet. Les enfants « insecure », eux,  développent des conduites résultant à divers degrés d'activation insatisfaite du besoin d'attachement et d'évitement de l'environnement.



Une typologie de caractères « secure » versus « insecure »
Dans la clinique de la séparation telle que décrite par Bowlby, chez l'enfant de dix-huit mois à quatre ans, on observe une phase initiale de prostration (de quelques heures à une semaine), suivie d'une phase de désespoir et de colère, puis d'une phase de détachement avec refoulement du besoin d'attachement (souvent spécifique de la mère)1. En situation familiale, et dans une situation optimale d'attachement/détachement avec la mère « base secure », un enfant « secure » va lui non pas refouler, mais choisir d'activer ou non-activer selon les circonstances le besoin d'attachement. Un test de mise en « situation étrange » (dans lequel une étrangère remplace temporairement la mère dans la pièce où est l'enfant) permet alors de définir différents types d'attachement:

A) type anxieux-évitant associé à une mère trop distante affectivement: le besoin d'attachement étant insatisfait, l'enfant construit des défenses (sur le modèle psychanalytique) qui, par évitement, le préviennent des affects douloureux. Il y a intrusion des mères d'enfants évitants, qui sont contrôlantes, tout en présentant une aversion au contact physique. L'enfant sera sujet à des phobies scolaires, à une agoraphobie, et à l'angoisse de séparation. La défense l'empêche de prendre en compte ce qui est ressenti par les autres, et il serait plus susceptible à son tour de maltraiter (activement ou par défaut) ses propres enfants2. Ce type serait « contagieux » de génération en génération, l'enfant devenu mère tentant de combler un besoin d'affection resté insatisfait, tout en restant dans l'évitement physique;

B) type secure si la mère est « suffisamment bonne », est une « base contenante » pour les affects de l'enfant, pouvant ainsi lui montrer qu'ils n'ont pas d'effets dévastateurs (la mère a une « reflective self capacity » et de l'empathie, est l' « appareil à penser les pensées de BION (1962)), l'enfant parvient à tolérer sa détresse et gérer ses émotions;

C) type anxieux-ambivalent dans les contextes où la mère alterne des phases d'absence affective à des mises en dépendance excessive: il y a imprévisibilité de la mère quant au "caregiving". L'enfant présente des alternances d'attachement et de résistance paradoxale à l'attachement, et ce type est caractérisé par les pleurs les plus fréquents. La non-accomodation des affects par la mère peut conduire a une « terreur sans nom » chez l'enfant (BION 1962). Le vol émotionnel est caractéristique de ce type, car la mère détermine la façon dont l'enfant doit ressentir les affects, plutôt que de l'aider à découvrir ce qu'il ressent (STERN 1985). La mère est culpabilisante, l'enfant tente de plaire; il a l'impression que ses sentiments sont déterminés par la mère, et se construit un self complaisant ou « faux-self » au miroir déformant de sa mère (WINNICOTT 1960). Ultérieurement il pense que les autres sont responsables de ses problèmes; il deviendrait facilement la « tête-de-turc » de ses camarades.


D) type désorganisé-désorienté (de conceptualisation plus récente) qui ferait suite à des traumas ou des deuils non résolus3. La peur est ressentie par le parent, l'enfant ne peut « ni approcher, ni se détourner, ni fuir » et alterne des phases de résignation et de colère. Il avorte de lui-même ses tentatives d'attachement avant même le contact avec la mère, et son comportement peut apparaître étrange.


Une typologie, qui plus est se voudrait généalogique, le type d'attachement de la mère déterminant celui de l'enfant, plutôt que des  stades intra-individuels... mais un anxieux-ambivalent ne peut-il pas évoluer en anxieux-évitant ? Tout juste semble-t-il admis par la théorie qu'un type D) puisse succéder à un B) après un traumatisme... 



attachment versus care
Il est intéressant de noter, que bien qu'émanant de courants de pensée apparemment très différents (psychologie cognitivo-comportementale pour l'un, contre-culture américaine pour l'autre), les théories de l'attachement et du care ont en commun cette notion de la dépendance en fait de société, mais dépendance déterminée précocement, dans un modèle, avec des « non-détachés » ou des « non-attachés », et dépendance dont les modalités évoluent au cours des périodes de la vie et selon l'environnement social dans l'autre.




Cassettes de fonctionnement, fardeau maternel trans-générationnel
("un MIO plutôt qu'un MOI")

Le style d'attachement dépend essentiellement du comportement de la mère4; cependant l'enfant disposerait d'un tempérament (en partie génétiquement déterminé !), qui influerait peu sur le type d'attachement, mais plutôt sur l'expression de l'insécurité. L'interaction entre le tempérament de l'enfant et le comportement de la mère aboutirait à la constitution d'un "modèle interne opérant" (MIO), véritable « matrice de l'amibe »6, car le MIO ainsi constitué resterait déterminant dans toutes les relations futures, et le MIO de la mère déterminerait de façon prépondérante le comportement interactif de l'enfant ! Ce modèle comportemental à base génético-neurobiologique7, dont on peut craindre qu'il ne soit l'outil, par une approche « éducative », d'un processus normatif8, est quelque-peu modéré par R. Miljkovitch, qui critique le concept trans-générationnel absolu, et rappelle que pour Bowlby (mais plus pour certains de ses successeurs) l'attachement n'est qu'une des pulsions objectales, et que la « théorie de l'attachement » ne peut de façon exclusive tenter de forger une détermination de ce qui ne serait plus un sujet. Il ne faut pas considérer comme absolue l'influence parentale dans le domaine de l'attachement, et d'autre part le développement de l'enfant n'est pas déterminé uniquement par les relations d'attachement des parents. Par ailleurs il existe sans doute au sein de l'individu une pluralité de MIO, avec des discordances possibles entre MIO paternel et MIO maternel, mais ce MIO paternel, secondaire, ne serait « transmissible » ni à l'enfant ni au conjoint, et permettrait plutôt un certain échappement au modèle maternel, un certain jeu introduit par la relation au père. Un conjoint "secure" pourrait également avoir une fonction préventive dans la « transmission insecure », mais ce type de couple discordant secure / insecure serait rare... 



Meilleur des mondes
Dans la dynamique en marche depuis le 18è siècle à nos jours, celle d'un contrôle biopolitique du sujet, on pourrait s'inquiéter de cette typologie par trop déterministe qui permettrait, par « mise en situation étrange » du très jeune enfant, de recruter les quelques secure futurs oligarques d'une société ultranormée, d'identifier les ambivalents et les évitants, futur peuplement majoritaire, respectivement, de la zone grise de compromission entre victimes et surveillants (« kapos » du système), ou de l'espace virtuel digital ou médiatique déshumanisé où flotte une part de plus en  plus large de la population...




Mais où est passé l'environnement ?
Cette stabilité annoncée du profil d'attachement (qui se vérifierait dans 75% des cas environ, entre profil de « situation étrange » et AAI ou tests similaires, cf. plus loin) n'existerait qu'en environnement stable, « hors événements de vie majeurs tels décès d'un parent, etc... ». Qu'est-ce qu'une vie sans décès majeur, sinon post-humanisme d'encore fiction (où peut-être on nous greffera des « modules » MIO à la demande, dans une splendide connectique non-combinatoire et non-plastique ?) Pour l'heure, la théorie de l'attachement s'auto-valide en environnement continu, comme si le trans-générationnel d'amibes surmontait un aléatoire sociétal de la mort. Heureusement pour le sujet, à ce jour encore, la vie est pleine de dangers comme de surprises... et la corrélation des tests utilisés est reflet de la stabilité de certains environnements normés, plutôt que marque de  transmission d'une « boite noire » embarquée à bord...



Modèles internes opérants et représentation:
la distorsion de la mémoire épisodique de l'insecure
Avec cette incursion de l'attachement (théorie comportementaliste) dans le domaine cognitiviste de la mémoire et de la représentation, on touche à un domaine sans doute beaucoup plus dynamique et moins typologique, et à une travail  plus scientifique et donc au potentiel réellement expérimental et non plus purement descriptif voire normatif.

Dans un mouvement vers  une forme de symbolisation au sein des  néo-théories de l'attachement, il est proposé que l'enfant précocement exposé à une empreinte de la réalité dans son mode d'attachement à la mère (dans un « ici » et un « maintenant », dans une perspective phénoménologique) développe une représentation de ce processus; la théorie de l'attachement fonctionne dès lors selon un double modèle, sensori-moteur (et son « reflet exact » de la réalité9) et représentationnel - avec incursion au langage -. On pourrait dès lors distinguer une proto-théorie de l'attachement, restreinte au toucher, à l'empreinte, au sensitivo-moteur, et une néo-théorie étendue à la représentation10, et donc, outre l'intervention d'un "module de commande comportemental" issu de l'éthologie et commun au monde animal (le MOI), à l'analyse de la mémoire épisodique, qui est gérée par  l'affect, et clairement hors d'atteinte prépondérante d'un quelconque génétique, mais  restreinte cette fois par le filtre sensoriel propre à l'espèce.

Dans leur vocabulaire spécifique (qui fit souvent ligne de front avec la psychanalyse, et qui initialement ne rejoignait pas celui des cognitivistes), les théoriciens de l'attachement introduisent à ce point le terme de métacognition – ne se risquant pas à celui d'empathie -; la métacognition, « acquise à six ans chez les enfants secure », permet de saisir et de comprendre les intentions d'un autre (MAIN 1991). Les insecures, eux, présentant un défaut d'empathie, « vivent à l'instinct, sans réfléchir à ce qu'ils vivent ou ce que vit l'autre »11. L'insecure va ainsi construire des mémoires sémantique (connaissances générales sur le monde, mémoire des faits abstraits) et épisodique (histoire personnelle de l'individu, encodée dans son aura affective) incompatibles, car c'est la « version parentale » de son propre vécu qui est mémorisée: le « vol émotionnel » va entraîner un encodage épisodique distordu12. Mémoires sémantique et épisodique sont cependant, plus que des « modules » distincts, des processus dynamiques et interdépendants:  le rapport « direct » au monde réel permet l'encodage de la mémoire sémantique, et le passage par l'affect celui des événements personnels de la mémoire épisodique, les deux types de mémoire gouvernant de concert la manière d'être. La mémoire sémantique va être enrichie par des souvenirs « métabolisés » issus de la mémoire épisodique; le « refoulement » de souvenirs incompatibles avec une manière d'être prévalente, ou à l'inverse un travail thérapeutique, va aboutir au remodelage, ou à la stratification en niveaux plus ou moins conscients, de la mémoire épisodique13.

Certains auteurs d'ailleurs remettent en question la stabilité de l'attachement et des représentations cognitives associées, mais considèrent plutôt le MIO comme une organisation latente prédisposante: il en résulte une chaîne d'interactions, avec en amont le tempérament qui serait stable et plus ou moins inné, puis le MIO qui est défini lors de l'attachement primaire et auto-entretenu au cours des attachements secondaires (par choix des partenaires et exercice des mécanismes de défense déjà acquis)14, plus en aval les structures cognitives corrélées aux différents types d'attachement étant elles réaménageables. En « bout de chaîne » la manière d'être serait être conditionnée par les représentations, mais le caractère largement inconscient du processus, jusqu'aux mécanismes cognitifs inclus, est maintenant souligné, ainsi que le rôle des influences externes, en termes de croyances, etc... émanant de l'environnement.

En 1985 est proposée une batterie de tests pour les enfants en âge scolaire et les adultes, l' «Adult Attachment Interview » (AAI), qui va tester la concordance entre l'idée que l'on se fait de ses relations et les souvenirs gardés de la relation à la mère; ce nouveau test à l'âge adulte, qui se voudrait le pendant de l'outil  de la « situation étrange » chez le jeune enfant, va permettre de conclure - et s'agit-il là d'un raisonnement quasi-tautologique ou de la validation d'une réelle avancée conceptuelle ? - que « la classification des mères est largement déterminée par celle de leurs enfants respectifs »; aux enfants B, A, C ou D correspondent majoritairement des mères, respectivement, F (secures autonomes ou free), Ds (détachées), E (enmeshed, préoccupées) et D (traumas non résolus)15. L'état secure de l'enfant scolaire serait corrélé à la cohérence du discours, reflet de la non-distorsion entre mémoire sémantique et mémoire épisodique, ce qui permet en outre d'utiliser les « narratifs » de l'enfant (ou le jeu avec des figurines, en lui demandant de poursuivre une histoire après avoir posé des situations de départ problématiques): le narratif du secure serait libre et fluide, cette capacité cognitive de l'enfant secure renverrait à sa capacité de dialoguer librement avec son environnement, tandis que les insecure donneraient des signes d'incohérences cognitives, reliées à leurs défenses: l'évitant sera ainsi caractérisé par le détournement de son attention, tandis que l'ambivalent exacerbera les émotions. Ces exercices narratifs ouvrent la voie à des approches thérapeutiques, proches du psychodrame, au cours desquelles l'enfant pourra intégrer les affects correspondant aux souvenirs évoqués, dans un fil d'existence cohérent.  La théorie de l'attachement se base  sur une « cohérence globale du sentiment de soi » (Stern 1989) en norme plus ou moins atteinte16, mais dans un modèle plus ou moins dynamique de construction où une certaine évolution des MIO est cependant possible jusqu'à cinq ou six ans, non spontanément mais à l'occasion d'attachements secondaires, de traumas ou de thérapies17.



refoulement – clivage – déni- distorsion: l'affect dans tous ses états
Faut-il ainsi restreindre le repérage d'incohérences dans le discours à l'usage d'une typologie ? Et Ferenczi ne nous avait-il pas déjà clairement documenté les troubles de la biographie dans le discours des traumatisés ? Et la distorsion de l'affect – qui certes va modifier l'adressage de la mémoire épisodique – n'est-elle pas reliée à bien d'autres événements encore dans la vie du sujet ?




Le thérapeute, base sécurisante métacognitive
Le thérapeute apparaît en «base sécurisante » (ou « base contenante », Winnicott 1965), permettant à l'enfant de renoncer aux stratégies défensives d'évitement. « Mettre des mots » sur des sentiments négatifs serait thérapeutique (Lacan n'aurait pas dit mieux), afin de rendre une cohérence à l'histoire du sujet et à son comportement. La métacognition (en vocabulaire comportementaliste, ce terme  semble réunir transfert et contre-transfert dans un tuning empathique18) est un outil important qui doit permettre au patient une prise de distance par rapport à ses propres attitudes, de repérer les différences entre les apparences et la réalité, de réaliser que le fonctionnement des autres  n'est pas forcément le même, le comprendre et l'accepter. Face à une attitude rejetante du parent, un enfant peut croire qu'il ne mérite pas d'être aimé, et se sentir « en faute »; l'exploration des affects permise par le thérapeute peut réduire le besoin de refoulement de l'attachement. En outre, le milieu « accueillant et tolérant »19 proposé par le thérapeute apporte l'expérience de nouveaux modes de relation, tente de lever l' « auto-entretien en boucle des MIO », dans leur part non-procédurale en tout cas. Ce changement de MIO ne peut pas être spontané, et nécessite une volonté de changement de la part du patient; il faut noter en outre que tenter de changer trop brutalement le mode d'existence peut réactiver les défenses.



Attachement au conjoint et au mort: la théorie chez l'adulte
Hazan et Shaver font en 1987 un parallèle entre l'attachement filial et l'attachement amoureux, sur la base des similitudes entre les attitudes entre amants et celles s'établissant entre mère et bébé (caresses, langage, etc...), des parentés biochimiques entre la succion/allaitement et l'orgasme (sécrétion d'ocytocine, Carter 1992), et de la même recherche de réconfort en cas de détresse, chez le partenaire ou auprès de la mère20. Bowlby considérait déjà en 1979 que s'il existe un attachement profond et durable au partenaire, il y a eu « guidage » par les modèles les plus précoces d'attachement. Le secure vit sa relation de couple dans l'intimité et la confiance, l'ambivalent est dans une demande affective démesurée et dans la frustration ou l'inquiétude, est « collant » et jaloux voire dominateur; l'évitant tente d'échapper à la dépendance affective. Dans une perspective évolutionniste (dans laquelle s'inscrit la théorie de Bowlby), les  secure forment des relations plus stables et plus fortes dans l'adversité, mais les relations multiples des évitants favoriseraient davantage la reproduction de l'espèce, tandis que les ambivalents préféreraient une relation de tendresse, plus que sexuelle (les femmes ambivalentes maternent leur conjoint). La passion amoureuse pourrait correspondre à une hyperactivation du système d'attachement; dans la rupture amoureuse, l'évitant se sent soulagé, tandis que l'ambivalent est triste, par activation persistante du système d'attachement, comme au cours du deuil (BOWLBY 1980).


Dans le deuil, Bowlby décrit une phase d' « engourdissement », une phase de protestation, puis survient la phase de deuil chronique, de désespoir, qui dure de un à trois ans, qui sera ensuite elle-même suivie d'une phase non pas de détachement mais de réorganisation du lien maintenu (parfois dans la prière, parfois aussi, chez les préoccupés, sous forme d'intrusion psychique du mort); le deuil chronique sera inhibé chez les évitants21. Le travail de deuil – et sa tristesse – pourraient être péjoratifs sur la « santé post-deuil » (risque de dépression, de somatisations, etc...)22; ainsi il est proposé d'adapter l'accompagnement du travail de deuil, respect des défenses chez certains,  ou travail  de « catharsis » chez d'autres.





Bref jugement sur l'attachement
L'attachement n'est qu'une facette des interactions inter-individuelles; c'est une théorie complémentaire et compatible avec d'autres modèles. C'est une approche quantifiable par de nombreux tests ou échelles. Sa vision déterministe est souvent critiquée, bien que l'attachement reste accessible dans une certaine mesure à un « travail sur soi », à des psychothérapies comportementales ou narratives. Les représentations mentales y sont  présentes; avec FONAGY (et le travail d'acceptation d'expériences passées restées inconscientes) la théorie de l'attachement rejoint d'ailleurs le champ épistémologique de la psychanalyse. Malgré ses aspects typologiques  qui pourraient la restreindre a un rôle descriptif plus que thérapeutique, la théorie de l'attachement dans sa version originale apporte une réflexion originale sur les relations primordiales du toucher (peau-à-peau) et du contact, et sur le mode de gestion de la perte de ces relations directes, immédiates, au monde réel. Dans sa forme actuelle cognitivo-comportementale, elle offre des hypothèses testables dans le domaine des relations mémoire/comportement.






II. Attachement, Maitri et Care


Un lien naturel entre tous les êtres vivants
MAITRÎ est un terme sanscrit usuellement traduit par "amitié", « empathie », "amour d'autrui", équivalent du philia grec, principe cosmologique des stoïciens, qui désigne chez les Anciens tout lien bienveillant envers autrui. Maitrî définit le lien naturel entre tous les êtres vivants, support du rapport à autrui, à tous les êtres, à la nature;   un lien humoral avec autrui (http://sanskrit.inria.fr/DICO/52.html#maitri). F. Zimmerman a orienté une large part de son séminaire 2008/2009 EHESS autour de ce concept   (http://ehess.philosophindia.fr/autrui/amitie.html) qui s'inscrit dans la vision biologisante de la réalité humaine, développée dans les textes philosophiques de l'hindouisme et du bouddhisme, et support de ces autres  concepts que sont compassion, non-violence et... détachement. 

La Maitrî est un rasa, une des humeurs - telles qu'elles sont également définies dans la médecine hippocratique – qui circule dans le tissu des êtres vivants interconnectés dans la cosmogonie « végétale » indienne. Cette notion de tissu du vivant, siège de tous les rasas, nous rapporte à des perceptions sensitives "primordiales" et immédiates (telles celles du nouveau-né, via le  toucher en particulier), mais aussi à la communication avec le public dans  les arts totaux comme le théâtre Natyasastra, ou l'empathie thérapeutique  dans la prise en charge ferenczienne du traumatisme.

Lien entre les vivants, la Maitri est également une disposition intrinsèque23, l'autre n'étant que prétexte à sa mise en oeuvre; il s'agit avant tout d'une éthique de soi-même dans laquelle "le résultat (social) viendra de surcroît", tel un "effet secondaire" (R.H. Jones, Theravâda Buddhism and Morality); l'acte est plus important que la conséquence, mais les "radiations" de l'acte à tout le monde des vivants sont un présupposé cosmogonique, et le concept « à double entrée » de Maitrî en principe de bienveillance et en lien cosmologique est  certainement un exemple important de la vision « en abyme »  du monde dans l'Inde classique.

L '"individu" occidental, lui,  n'est conceptualisé que par sa facette sociétale, mais dans l'ensemble des vivants, d'autres facettes sont communes, tissant un monde continu, un « gel » du vivant, semi-public/semi-privé, et préservé de la schizoïdie par la Maitrî.

Le Care, cette philosophie initialement développée aux USA par des intellectuelles féministes, mais également porté,  via le mouvement contre-culturel américain, par  l'orient et de la notion d'hylozoïsme (ou « hypothèse Gaïa ») de la tradition hindoue, comprend "tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde", monde entendu comme unité comprenant nos corps, nous-mêmes en tant que sujets, et l'environnement. Le Care est une philosophie de la sollicitude, il est aussi une pratique et une éthique au service du social, dans laquelle les êtres sont interdépendants et non plus des fictions d'autonomie, l'individu le plus performant et le plus autonome ne pouvant se déployer sans tout un appareillage externe, des réseaux, le travail des autres, des services. Ce Care, rendu invisible dans les sociétés de profit et de compétition actuelles, car il fausserait "l'équation libérale" des nations, est pourtant bien d'un accès inégal selon les ressources et la situation sociale. 


Penser le Care, ce réseau a priori altruiste, semble mettre en débat les propositions théoriques de la sociologie et celles de la psychanalyse:

- Le lien est naturel et diachronique, le sujet inachevé s'étaye à ce lien, car sa contingence nécessite cette énergie de cette liaison. La pulsion de mort, ce concept freudien tardif, discuté et quelque peu énigmatique, n'est-elle alors qu'une déliaison, qui libère l'énergie à l'inorganique,  et non une énergie pulsionnelle autonome, les liens brisés du réseau naturel du Care, « flottants au vent de l'inorganique », délivrant alors leurs courants de mort/douleur ?

- De l'Ego dans le réseau ?  D'une part, la Maitrî, support du Care, est d'abord positionnement du sujet dans le monde des vivants, et non action positive sur ce monde; et la position de non-malévolence qui en découle est d'abord morale privée qui permet à l'individu d'établir son « berceau »; mais d'autre part le narcissisme, mobile premier et ultime de tous nos actes pour la psychanalyse, pourrait bien s'inclure dans ce concept, puisque son objet premier est le sujet inclivé, non-amputé encore de représentations retranchées prénatales, de clivages traumatiques, d'exil géographique, d'amputations de sa chair par maladie, de sa fonction par  handicap, le sujet en lien. Si le seul sujet morcelé est l'objet de la psychanalyse, l'amour partiel que l'on peut offrir à un fragment de soi-même devient étranger à la compassion; mais si l'objet de la psychanalyse est de « récupérer » les morceaux perdus dans le développement du sujet, de lui permettre de retrouver la trajectoire qui a conduit à ces amputations obligées pour avancer, si la psychanalyse est une marche diachronique vers l'inclivé et le relié, alors le narcissisme ne se fond-il pas dans la Maitrî ?


Maitri et théorie de l'attachement
Bien que des correspondances soient possibles – et que Bowlby ait pu, tout comme Freud, redécouvrir dans sa théorie un "passage vers l'Inde"24, des différences sont également notables:


- le lien d'attachement est dyadique, la maytri est lien « universel »;

- le lien maitrique, rasique, est direct, comme le contact primordial  peau-à-peau, mais la théorie de l'attachement s'éloigne – par rapport à sa base éthologique initiale - de cette immédiateté, en conceptualisant des comportements associés à la représentation. L'attachement est compris, dans sa théorie éponyme, non seulement en lien physique (peau-à-peau du nourrisson) mais également comme sentiment, qui devient prépondérant chez l'enfant plus âgé. Il est encore dans cette acceptation compatible avec la maitri, ce rasa ou fluide émotif qui circule au sein du tissu du vivant, et de « corps » en « corps », sans emprunter les filtres des organes des sens; cependant dans l'avancée plus cognitiviste de la théorie de l'attachement, c'est par le langage, et donc les organes sensoriels différenciés, que circule l'affect;

- Dans le mode de fonctionnement associé à la représentation, le temps du sujet pourrait cependant être retrouvé par un « pas-de-côté » au réel. S'agit-il de sortir de la Maya, ce réseau de l'illusion ? Le sujet est-il initialement appauvri par l'empreinte et la synchronie aux conditions de détachement de la première enfance, ou bien le sujet est-il  celui-là même qui est immergé en plein réel, et que l'adulte cherchera à retrouver ? En termes de l'Inde ancienne, la constitution d'un jivatman, cet atman doté d'une composante publique mais aussi d'une composante privée du soi, et créatrice de réel nouveau, est-elle dépendante de ce passage en diachronie (Green) ou en diatopie (Winnicott) du sujet via la représentation ?25 La vie ici-bas serait alors ce processus expérimental, cette machine à croître le réel, à se libérer de l'empreinte première, de la gangue de l'androgyne, à croître, puis à se rejointoyer au réel, le grandissant. L'arrachement originel est compensé par la représentation, ce filtre sensoriel de l'espèce, qui nous fait conceptualiser limites et autres inter-règnes, qui nous fait croire limités/exposés à l'environnement. La séparation n'est que du monde sensible, et notre douleur est chtonalgie (souvenir de cet arrachement à l'argile du réel, et énergie associée qui soutient notre futurité) plutôt que nostalgie et sa tentative de retour en un mythique lieu généalogique.








Notes
1. Les stades de la mort annoncée d'E. Kübler-Ross, M.D. (1926 – 2004), initialement décrits chez des enfants à la libération des camps nazis, et qui présentent une séquence similaire (déni – colère – marchandage – dépression – acceptation) ne seront publiés qu'en 1969.
2.Ainsi le traumatisme infantile favorise-t-il la « boucle non-empathique trans-générationnelle »; mais cette typologie rappelle des tentatives récentes du pouvoir de « screener » précocément de « futurs délinquants »...
3.Ce « type » pourrait-il être le passeur transgénérationnel du trauma « retranché » (F. Davoine) et appartenir aux états-limites ?
4.Des tests de « situation étrange » adaptés on mis en évidence que les enfants autistes pourraient développer des stratégies « secure » comme « insecure », les profils « insecure » n'influeraient que sur une comorbidité associée à l'autisme; ces analyses comportementales sont parmi celles qui ont, dans le processus de déculpabilisation des parents et de dépsychiatrisation de la maladie, éloigné l'autisme du recours à la psychanalyse.
6.« Du côté de la mère on remonte à l'amibe, du côté du père au symbole ». J. Lacan
7.K. Lorenz était membre du parti nazi, inscrivit ses travaux dans la perspective de « sélection » national-socialiste, et ne revint jamais formellement sur cette appartenance... aujourd'hui les théories cognitivo-comportementales sont au service du système biopolitique dont les camps furent le paradigme (http://interlivrehypertexte.over-blog.com/article-26728467.html)
8. Ce qui conforterait son utilité dans le dépistage précoce des types de relation mère-enfant, et l'intérêt que suscite cette théorie, à partir des pays anglo-saxons, dans les milieux de l'aide à l'enfance, des familles d'accueil pour enfants voire pour adultes, la capacité à « bien accueillir », ou la compatibilité accueillants-accueillis, pouvant être déterminée par les tests de type AAI. L'objectif de la théorie semble bien plus dans le repérage éducatif et social – et donc politiquement marqué -, une « sécurisation » des bébés pouvant être obtenue quand les mères acquièrent des « compétences éducatives ». Le traitement préventif des troubles de l'attachement serait celui de l'environnement, il est social; pourrait-on en dériver un pladoyer pour une éducation plus collective, coopérative ?
9.Si l'on considère le toucher et le peau-à-peau initial, les autres sens introduisant filtres de fréquence et distance (http://interlivrehypertexte.over-blog.com/article-26000061.html); seuls les deux amants éperdus se considèrent attachés l'un à l'autre par tous leurs sens... (http://interlivrehypertexte.over-blog.com/article-24855814.html) 
10.La primordialité du toucher céderait la place à l'affect dans la traversée de l'existence, puis le corps à nouveau parlant de la vieillesse ferait retour au sens primordial... (cf. colloque Dynamiques du vieillissement, Paris Diderot, mars 2012).
11. Chez les insecure – et peut-être le thérapeute ferenczien – l'empathie reste un « tuning » à appliquer, et non une « disposition » (http://interlivrehypertexte.over-blog.com/article-26766666.html)
12. Distorsion que l'on pourra étudier au travers du rêve ou dans le cadre psychanalytique, que l'on considère les affects personnels bloqués par refoulement ou substitués par les affects parentaux, et que le travail sur la narrativité ou la cure psychanalytique permettra de remettre en contexte subjectal.
13. Ces relations mémoire épisodique/sémantique et attachement mériteraient d'être approfondies au cours du vieillissement où les deux types de mémoire sont atteints de manière différentielle. 
14. La rencontre mère-enfant en seule relation non choisie...
15. Miljkovitch préfère, ici encore, parler de concordance d'état d'esprit plutôt que de transmission de MIO
16.Pour la psychanalyse, le sujet a une contenance et une contingence, mais aucune cohérence (il est diachronique, etc...)
17. Par ailleurs MILJKOVITCH rapporte qu'avoir un père secure est associé à de moins bonnes capacités narratives de l'enfant, car ce type de pères serait menaçant en terme d'angoisse de castration.
18. J.P. Wilson, Empathy, trauma transmission, and countertransference in posttraumatic psychotherapy, in Broken spirits, J.P. Wilson & B. Drozdek Eds,; S. Ferenczi, Le traumatisme, Paris: Payot, 2007.
19. « Bienveillante neutralité » du cadre psychanalytique, empathie dans l'abord du traumatisé (« cette façon de procéder que Freud m'avait interdite, dira Ferenczi), et « base sécurisante » pour l'insecure...
20.Mais une relation de couple de type secure n'est-elle pas plus du registre de la « sécurité sociale » que de l'amour ?
21. Les « détachés »... s'attachent peu et traverseraient « mieux » le deuil...
22. Le suicide pourrait être plus fréquent chez les adolescents de type ambivalent-préoccupé.
23. Ce qui est bien proche du postulat de la pulsion d'attachement de Bowlby
24.« Christophe Freud a redécouvert le passage vers l'Inde ». B. Breytenbach
25 cf. diastratie/Rome de Freud, Malaise dans la culture

mercredi 28 septembre 2011

le lien: une vectorisation du chaos ? (un rythme qui façonne l'objet)

notes et réflexions autour de


Soustraction et Contraction. A propos d'une remarque de Deleuze
 sur  Matière et Mémoire  de Bergson


de

Q. Meillassoux
Philosophie n° 96, hiver 2007, p. 67-93





1.Le vivant en filtre du réel: la perception humaine n'est pas contractante, mais sélective d'un des rythmes de la matière-image11

Deleuze, philosophe de l'immanence, au double sacre de Spinoza et de Bergson.


L'immanence n'est qu'à soi-même, et c'est un plan parcouru par les mouvements de l'infini, rempli par les ordonnées intensives, selon Spinoza, le prince des philosophes pour Deleuze, chez qui il n'y a "aucun compromis avec la transcendance". Dans MM, Bergson décrit ce plan qui coupe le chaos, et qui comprend un mouvement infini de matière et l'image d'une pensée. Mais il n'aurait eu pleinement l'inspiration spinoziste qu'une seule fois, et au début de MM: la théorie de la perception pure relate de l'immanence, puis cette inspiration est perdue: toute perception est mélée de mémoire, Bergson "recule": la coïncidence de la perception avec l'objet n'existe qu'en droit et pas en fait, car la mémoire intervient.

On distingue deux types d'élaboration du signal par la mémoire: la mémoire-rappel (qui intervient par exemple à la lecture) associée au phénomène d'indistinction perception/souvenir (celle qui trouble F. Pessoa, ou tout au moins son lecteur), et la mémoire-contraction, où la perception est pluralité d'instants, générant une mémoire-synthèse de ces instants (stimuli itératifs d'un récepteur, information perdue par latence, télescopage de signaux, etc...). Comme l'irréductibilité des couleurs tient à l'étroite durée où se contractent les trillions de vibrations perçues; si nous pouvions étirer cette durée, c'est-à-dire la vivre dans un rythme plus lent, ne verrions-nous pas les couleurs pâlir et s'allonger en impressions successives, encore colorées sans doute, mais de plus en plus près de se confondre avec des ébranlements purs ? (...) Là où le rythme du mouvement est assez lent pour cadrer avec les habitudes de notre conscience, la qualité perçue se décompose d'elle-même en ébranlements répétés et successifs, reliés entre eux par une continuité intérieure.1 La matière devient ce qui reste de la perception une fois qu'on en a retiré ce que la mémoire y a introduit,"décontraction", "détente" du produit qualitatif de la mémoire. Et nous habitons une certaine échelle de la matière, mais aussi une certaine échelle de durée2. La mémoire produit de la qualité par contraction de la quantité. Comment penser une perception pure ? Et les stimuli sont-ils bien discrets, ou continus (et alors inaccessibles à toute décomposition qui ne serait que perte, comme lors du gravage d'un CD à partir d'un vinyle) ?


Pour Bergon cependant, la matière existe en elle-même telle que nous la parcourons (à l'opposé du criticisme de Kant. Pour Bergson, la perception n'est pas une synthèse, mais une ascèse. La forme reste partie entière de la matière; il y a amoindrissement quantitatif et non qualitatif, métonymie et non métaphore. Pour Kant au contraire, la perception n'est pas soumise au sujet) et la perception est soustractive: il y a moins dans la perception que dans la matière10. Les autres parties de l'objet traversent les êtres vivants sans interférence. Il y a un processus de métonymie entre la perception consciente et la matière. C'est au sein de cette infime partie perçue que nous opérons des choix.

On est bien proche avec Bergson des conceptions védantiques: "les objets sont en vérité plus que les facultés, l'esprit plus que les objets, mais la conscience plus que l'esprit, etc...". En tant qu'organe de la pensée,  l'esprit, qui est plus que les objets, couvre très précisément le domaine du connaissable: il coordonne en automatisme les perceptions centralisées. Il prépare les représentations, qui peuvent parfois se produire indépendamment des données sensorielles. Le non manifesté (ou "inconscient cosmique") est quant à lui la somme des représentations virtuelles. Ainsi "l'observation du monde réel pose des problèmes de perception avec lesquels les vaidya (médecins ayurvédiques) étaient aux prises à plusieurs titres (inspection du malade, diagnostic, thérapeutique, etc.); ces problèmes relèvent à la fois de la représentation de l'univers et des mécanismes psychiques... Et l'objectif de perception pure semble  aussi hors de portée  dans les textes ayurvédiques car si "les éléments matériels sont définis par leurs propriétés, qui correspondent aux essences siégeant dans l'homme, les objets (artha) entrent dans une conception subjective de la perception et seraient donc de pures représentations dans les schémas carakiens, inspirés du Sarmkhya et du Vedânta.
(d'après l'étude par Arion Rosu du compendium de Caraka, dans Anthropologie ayurvédique, in link)



2. La mort ouverte et la mort fermée


La perception opère selon une double sélection: une sélection non libre (sélection des images, faite par le corps) et une sélection libre (un choix fait par l'esprit parmi ces images)4. C'est le corps qui permet le fini (sauf chez le paranoïaque et le mystique...): le vivant est un désintérêt massif pour le réel, infini3. "La contraction a toujours-déjà eu lieu et le chemin inverse n'est pas possible": notion de "noumène" de Maïnon, différentielle de conscience, qui doit nous demeurer inconnu, et qui s'oppose au "phénomène", intégration de la conscience par l'imagination.


Corrolaire, chez Bergson, le souvenir n'est pas une perception affaiblie. D'ailleurs si "tel était le cas, un souvenir intense ne se distinguerait pas d'une perception faible". La maladie psychique est de l'ordre de la modification qualitative5: perception de la matière selon un rythme différent, la matière a en effet des images radicalement distinctes selon ses échelles temporelles et spatiales, le psychotique ne fait que se tromper de rythme, le mystique lui voit tous les rythmes. Les interceptions changent6. Un degré zéro de la perception qui plairait sans doute à Canguilhem. Pour Deleuze, le pluralisme est un monisme: quelque chose  ne passe pas, mais il n'y a pas de dualisme sujet/matière, le flux baigne le sujet et la matière, c'est le degré d'interception du flux qui varie. "Un vivant est un lieu où les flux ne passent plus de façon totale et sans discrimination".

Pour Q. Meillassoux, il y a également un passé non organique des corps, il existe des raréfactions virtuelles. On ne caractérise plus le vivant que par les sélections non-libres, on est dans la récusation Nietzschéenne du libre arbitre, Nietzsche que tout sépare a priori de Bergson... On évoque un devenir actif, augmentation du passage des flux de matière dans le corps7, et un devenir réactif, abétissant, qui augmente la puissance de désintérêt par diminution des interceptions. L'affect est rencontre. "Toutes les forces sont-elles vouées à devenir réactives ?" Toujours pour D. et G., il y a ainsi deux types de mort (et donc de vie): la mort réactive (une sorte d'apoptose ? de narcose ?), repli du corps sur lui-même, "celle du prêtre"; et la mort créative  (nécrose ? inflammatoire !) par dissipation, ouverture toujours plus large aux flux, jusqu'à s'y dissoudre, et qui mène à la folie, et même la folie infinie: il y a effacement de la sélection des images, mais pas des images7. La mort en règne achevé de la communication: devenir un pur centre de communication, alors que de notre vivant toutes les perceptions, "atroce et criard tumulte de toutes choses", nous traversent continûment et instantanément: le vivant en amoindrissement de la douleur, de la folie, dans un devenir chaotique9.



Rien n'est plus douloureux, plus angoissant qu'une pensée qui s'échappe à elle-même,
des idées qui fuient, qui disparaissent à peine ébauchées,
 déjà rongées par l'oubli ou précipitées dans d'autres que nous ne maîtrisons pas d'avantage.
              G. Deleuze et F. Guattari
(Qu'est-ce-que la philosophie ?)



Terreur du philosophe devant les "philosophies de la communication", terreur devant sa propre mort-folie. La naissance en désintérêt pour le flux, le prêtre qui promet une mort douce et une nouvelle naissance-isolement, une sorte... d'immortalité. Tendre vers le chaos par la connaissance, mais sans s'y abîmer... Penser, pour Deleuze, c'est demeurer un vivant structuré, quoi qu'ayant éprouvé la déstructuration naissante de nouveaux flux. Se maintenir Ouvert-Fermé. Ou avoir le courage de repartir vers la pire des deux morts ?





1. Nos émotions en contractions d'affects, chacun de nous fonctionnant optimalement à une fréquence d'affects donnée / à un rythme donné. Fréquence modifiable: psychotropes et/ou extase.
2. Variable d'un individu à l'autre au sein de la gamme de l'espèce, espèce en "degré zéro des rythmes de perception", avec aux marges de la courbe de Gauss d'un côté les "mystiques", de l'autre les "actifs primaires".
3. Ce qui n'exclut pas le corps en outil de mémoire: Joë Bousquet mobilisait son corps absent pour se remémorer (E. de la Héronnière, Promenades parmi les tons voisins).
4. Cette sélection est à rapprocher du mécanisme de l'hallucination négative d' A. Green (Le travail du négatif); le corps en récepteur, au sens biologique, l'interaction avec la matière générant un signal; il y a traitement du signal en amont, avec des régulations positives et négatives.
5. G. Canguilhem fut bien un  maître de Deleuze !
6. Comme pour Castaneda: le chamane active des systèmes d'interception différents selon son "état de conscience".
7.Cette fois on est en plein dans l'Agenda de Mère, compagne de Sri Aurobindo... Réalisation, corps et matière en réceptacles de la supraconscience.  "Ne devient pas fou qui veut?" ne serait qu'une pauvre devise de non-yogi ???
8. Modèle développé, autour de la clinique du traumatisme, dans Exil: la douleur et le spectre de la dispersion, E. Ledru, 2008.
9. "La vie en processus anti-entropique local", cette maxime prigoginienne qui hanta mes années adulescentes, n'était donc pas que réductionnisme thermodynamique, comme je me le reprochais alors...
10. Voilà donc le débat: nos organes des sens établissent-ils réellement, comme l'envisage l'Ayurveda par exemple, un "yoga," une connection avec la matière (et donc nous-mêmes) ? Ou y-a-t-il forcément soustraction en nous-même comme l'envisagent Bergson et Deleuze ? Le réel est-il forcément accessible au vivant ? Seule la mort, libération du Manâs, permettrait l'achévement de la communication ? Et y-a-t-il illusion du monde des vivants (selon le bouddhisme), ou strate bien réelle (avec l'hindouisme) ?
11. Energie vibration des "particules" de la théorie des cordes: nous ne serions que sélecteurs plus ou moins doués des cordes cosmiques ?